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02.06.2007

Mère et fils

La sente des Lilas....
Tout doucement, je glisse ma main sous son bras.
Immédiatement, ma main est serrée par un étau, petit bras frêle qui devient rigide et énergique.
Nous avançons, la marche ralentie le flux de nos paroles, ma compagne de route reprend déjà son souffle.
Avec beaucoup de plaisir, nous prenons garde aux branches mal taillées qui balayent le chemin : cette sensation de nature qui nous enveloppe est si rassurante.

Une question est posée, son importance constitue l’intérêt et le but du voyage : « qu’allons nous choisir au menu ? », un steak frite, parfois un pot au feu ou une blanquette de veau s’ils s’annoncent en plats du jour, quoiqu’il en soit quelques frites seront toujours présentes, et, une glace « parfait café » conclura le déjeuner avec un petit café bien serré.

La tension monte, au fur et à mesure que la distance se réduit : « Michel sera-t-il à l’heure ? Vient-il en auto ou bien en train ? Tu dois me faire penser à prendre mon petit carnet afin de ne pas oublier tout ce que j’ai à lui dire ? ». Je la rassure comme je peux, un peu agacée, cela m’aide à ne pas montrer ma peine.
Mon impatience me soutient, je sais qu’elle ne supporterait pas un soupçon de compassion, elle préfère mettre à l’épreuve mon petit caractère.
Femme de tête, libre, volontaire et intrépide, la voici petite grand-mère concentrée sur les mouvements du terrain, paniquée à l’idée de perdre l’équilibre sur ses jambes qui la trahissent.
Enfin, nous arrivons, papa se lève pour nous accueillir.
Il a déjà commandé une grande bouteille d’eau et nous invite à peine entrées dans le restaurant à en boire un grand verre « par cette chaleur, il est important de s’hydrater ! ».
J’obéis résignée depuis longtemps, et ma grand-mère montre clairement son dégoût devant l’infinie transparence du liquide.


Impitoyable
Elle est assise dans son fauteuil, juste tout au bord, feignant avec une grande provocation de basculer…
C’est très profondément qu’elle se plonge dans une réflexion hantée de murmures exigents. De temps en temps elle clame un : « Michel ! Michel ! », clair et retentissant, trahissant encore une farouche volonté même si elle aime à se donner des airs languissants.
Surprise par l’entrée soudaine d’un familier, dans la pièce où elle trône, elle paraît culpabiliser de sa somnolence et prononce un nouveau « je ne dors pas, je ne dors pas », puis soupirant, « vous savez, je réfléchie…oh et puis ne vous fichez pas de moi ! ».
Les jours se suivent ponctués du même espoir, celui de nous la voir revenir comme avant… Si injuste lorsqu’elle fuyait nos babillements d’enfants trop gâtés,et, si généreuse lorsqu’elle me dirigeait toujours vers des « hors sujet » dans mes dissertations littéraires.
Sa vie ne fut que bravades et distinctions pour un avenir qui au départ s’offrait dans un confortable ennui bourgeois. Beaucoup de sacrifices et beaucoup de douleurs traversés, sans aucun doute, mais quelle énigme que cette femme si finement cultivée, esthète en tout, nous l’aimions notre « gardienne du poulet-frites » (toujours prévu en cas d’absence parentale).
Cette grande-petite femme qui refusait tout attendrissement superflu, c’était la « petite grand-mère volante », affairée, si rapide au volant de sa Diane.
Ma grand-mère, c’était « une intellectuelle », son époque, sa mode, c’était Jean-Paul Sartre and Cie.
Elle est toujours assise, elle a laissé son fauteuil pour une chaise, grâce aux soins attentifs de son fils dévoué, face à une assiette de soupe fumante, elle jette un regard distrait sur l’écran de télévision.
Je crois qu’elle attend de regagner son lit, où là bien impudiquement, elle doit rêver à ses longues courses dans les rues de Paris ponctuées de missions aux noms barbares : « Alphabétisation », « Orientation professionnelle », et aussi certainement à ses amours...

Maintenant tu respires, la porte du wagon vient de se refermer, ne cherche plus dans ton grand cabas noir, ne t’inquiète pas tu ne seras pas en retard. Ce soir ton fils chante et ta belle-fille l’accompagne, les « gosses » t’attendent et le poulet frite aussi.


Laurence Caron

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